Les pratiques psycho-corporelles | Espace Infirmier
 

L'infirmière Magazine n° 343 du 15/04/2014

 

FORMATION CONTINUE

QUESTIONS SUR

PASCALE THIBAULT  

Pourquoi, dans une période de haute technicité médicale, les pratiques psycho-corporelles suscitent-elles un engouement de la part des malades comme des thérapeutes ?

Contrebalançant le rôle très technique qui constitue en partie le cœur de la profession de médecin comme de celle d’infirmier, ces pratiques, dès lors qu’elles sont proposées de façon adéquate, modifient de manière favorable la qualité des relations soignants-soignés et contribuent à leur qualité de vie.

Qu’appelle-t-on pratiques psycho-corporelles (PPC) ?

Les pratiques psycho-corporelles (PPC) désignent un ensemble d’approches partant du corps et ayant un impact sur le psychisme (ou mental), ou de pratiques partant d’un travail mental ayant une influence sur le corps(1). On peut donner comme exemples les méthodes de relaxation ; d’hypnose ou ses dérivées : les distractions et la sophrologie ; les massages de bien-être ou de confort ; certaines pratiques d’origine orientale telles que le yoga ou le Qi Gong, les méthodes de méditation ou celles intégrant une pratique artistique : la musique, la danse, le théâtre. Cette liste n’est pas exhaustive. Ces approches sont également appelées méthodes à médiation corporelle(2).

Elles peuvent utiliser des outils communs comme la respiration, le relâchement musculaire, la visualisation, l’imaginaire… Ces techniques partagées sont parfois considérées comme des méthodes à part entière, alors qu’il s’agit, en général, d’un élément issu d’une pratique.

Quelle place occupent ces pratiques dans la médecine conventionnelle ?

La médecine occidentale, très performante, s’est développée à partir du traitement des organes ou des systèmes organiques malades. Les progrès de cette médecine, aussi appelée médecine conventionnelle ou allopathique, sont indéniables ; ils permettent de sauver de nombreuses vies, de traiter des pathologies autrefois mortelles ou très invalidantes. Mais ces améliorations se sont fréquemment effectuées au détriment de la reconnaissance de l’individu malade dans son ensemble, et ce, malgré une préoccupation affichée d’identifier le malade comme un être bio-psycho-social. La médecine occidentale a évolué à partir du principe de dichotomie du corps et de l’esprit. Cette séparation, souvent simplificatrice, permet une certaine efficacité pour traiter une maladie, mais ne correspond pas, dans la majorité des situations, à la réalité vécue par le malade. Ainsi, une personne atteinte d’un cancer sera-t-elle guérie de sa tumeur, mais son vécu personnel, émotionnel au cours de la prise en charge nécessite autant d’intérêt de la part des professionnels de santé dans le processus de guérison, d’accompagnement dans la chronicité ou vers la mort. Par ailleurs, les personnes atteintes de troubles psychologiques, voire de maladies psychiatriques, ont, trop souvent, bénéficié d’un traitement psychothérapeutique ignorant le retentissement corporel de leur problématique psychique. Pourtant, nul ne peut nier que chez l’être humain, l’atteinte corporelle a un retentissement psychique, particulièrement sur le plan émotionnel, et, à l’inverse, que l’atteinte psychique ou mentale a un retentissement sur le fonctionnement du corps. Corps et psychisme sont intimement imbriqués.

Les pratiques psycho-corporelles permettent donc d’apporter une vision globale de l’individu et de faire du lien entre les sensations vécues par le corps et les émotions ou ressentis éprouvés par le psychisme, quels que soient les origines de la pathologie ou des troubles traités. Les PPC sont, pour la plupart, connues depuis des millénaires(3), revisitées à différentes périodes par des thérapeutes cherchant de nouvelles solutions pour soulager leurs patients. Depuis la fin du XXe siècle, les avancées technologiques des neurosciences ont permis de mieux identifier le fonctionnement du cerveau et de mettre en évidence les apports de ces pratiques sur l’activité cérébrale. Ainsi, P. Rainville et ses collaborateurs ont-ils mis en évidence les effets de l’hypnose sur la douleur grâce à l’IRM fonctionnelle(4). Depuis cette période, de plus en plus de pratiques ont pu faire l’objet d’évaluation de leur efficacité sur des éléments pathologiques. Ainsi, la méditation ou le yoga peuvent-ils favoriser rapidement, y compris chez des pratiquants novices, une baisse des chiffres de tension artérielle dans des cas d’hypertension idiopathique ; la musique a fait la preuve de son efficacité tant dans l’amélioration des patients douloureux chroniques(5) qu’en cas de douleurs aiguës(6).

Les PPC sont-elles des médecines douces ou complémentaires ?

Contrairement à ce que véhiculent beaucoup d’idées reçues, les PPC ne sont pas des médecines douces, complémentaires ou alternatives. Ce sont des pratiques qui s’intègrent dans un projet de soins ou de prise en charge thérapeutique. Elles ne remplacent pas les traitements de la médecine occidentale, mais s’y ajoutent, dans une combinaison adaptée au patient. Elles contribuent au développement d’une médecine intégrative, c’est-à-dire à la mise en œuvre d’un ensemble de moyens thérapeutiques au service de la personne soignée sur l’ensemble de son parcours. Ces pratiques sont également intéressantes dans le cadre de la prévention pour le maintien en santé des personnes et la prévention des complications des patients atteints de pathologies chroniques.

Quels sont les intérêts des PPC pour les patients ?

Les pratiques psycho-corporelles favorisent l’autonomie de la personne. Celle-ci peut choisir la ou les méthodes qui lui conviennent et, pour la plupart d’entre elles, les utiliser indépendamment de la présence du thérapeute. Ainsi, les patients peuvent-ils apprendre des exercices d’auto-hypnose, pratiquer seuls le yoga ou le Qi Gong, une activité artistique, de méditation, et prendre conscience des bienfaits que cela leur procure.

Quelles sont les indications et les contre-indications ?

Les PPC sont principalement indiquées pour le traitement des douleurs aiguës et chroniques(5, 6, 7), la gestion de l’anxiété, du stress. Elles ont également fait leurs preuves pour la limitation de l’hypertension artérielle (méditation, yoga, massages). Elles ont un intérêt, au cours du vieillissement, pour le maintien de l’équilibre, du schéma corporel, de l’orientation temporo-spatiale, avec un retentissement direct sur la prévention des chutes chez le sujet âgé ou le maintien de la qualité de vie dans les maladies chroniques ou de longue durée telles que le cancer ou la fibromyalgie(8). Elles sont efficaces pour l’accompagnement des personnes souffrant d’addictions : tabac, alimentation… Globalement, elles améliorent la qualité de vie des malades dans le cadre des maladies chroniques.

Les contre-indications sont rares. Elles dépendent du type de pratique et de l’état, des capacités et des envies du patient. Il est habituel de contre-indiquer une pratique favorisant la dissociation (telle que l’hypnose) chez les patients psychotiques, car cela renforce les risques de dissociation. En réalité, les thérapeutes qui connaissent bien les patients et maîtrisent les pratiques hypno-thérapeutiques les utilisent, y compris dans ce contexte, en les adaptant et grâce à une évaluation précise de l’état du malade.

Quels sont les intérêts pour les professionnels de santé ?

L’intégration des PPC permet au soignant d’apporter une offre de soins diversifiée, améliore la qualité de la communication et la relation avec la personne soignée, créée de nouvelles perspectives en éducation thérapeutique. Outre ces bénéfices, les équipes qui développent des PPC constatent une amélioration des relations interprofessionnelles, une diminution de la fatigue, et donc de l’épuisement professionnel. …

Et pour le système de soins ?

Très souvent, ces pratiques paraissent coûteuses. La raison la plus fréquemment évoquée est l’investissement humain qu’elles impliquent. Pourtant, cet investissement est largement compensé par l’autonomie que ces pratiques apportent aux patients et à leur entourage, à l’amélioration de leur qualité de vie, la diminution des recours aux consultations médicales et à la consommation médicamenteuse. Le bénéfice pour la société se situe également dans l’intérêt de ces pratiques sur le bien-être et la prévention pour l’ensemble de la population et des personnels de soins.

Comment les infirmiers peuvent-ils utiliser ces pratiques ?

Au quotidien, tout ou partie d’une pratique peut être utilisée par un infirmier ou un aide-soignant auprès des patients. La palette est extrêmement large et permet des associations de pratiques ou de techniques adaptées aux besoins de la personne au moment présent. Ainsi, lors des soins douloureux, l’infirmier peut utiliser la respiration, de nombreuses méthodes de distraction, l’hypno-analgésie, le toucher ou le massage de confort, en complément des moyens médicamenteux si nécessaire et sans que cela soit obligatoirement prescrit par le médecin. Lors d’un entretien d’aide, il peut utiliser la conversation hypnotique, la relaxation… Ces pratiques peuvent être proposées dans de nombreux contextes de soins : gériatrie, psychiatrie, dans le champ des maladies chroniques, en éducation thérapeutique. Lorsqu’il n’est pas formé à une pratique, ses connaissances et sa compréhension des phénomènes en jeu permettent néanmoins à l’infirmier de conseiller et d’orienter le patient dans ses choix.

Ces pratiques doivent-elles être prescrites ?

Lorsque la prise en charge d’un patient est globale et fait l’objet d’un projet thérapeutique, ces pratiques peuvent être prescrites. Cela leur donne, en conséquence, autant d’importance que la prescription pour la prise d’un médicament. La HAS conseille d’ailleurs aux médecins de le faire dans certaines prises en charge thérapeutiques(9). Toutefois, chaque soignant, quelle que soit sa fonction, peut intégrer ces pratiques dans le développement de son savoir-faire relationnel, sans que cela implique une prescription médicale. Il peut alors signaler ou proposer l’utilisation de telle ou telle pratique pour le traitement d’un patient lors des transmissions ou des réunions interdisciplinaires.

Comment et où se former ?

Il existe de nombreuses formations à l’apprentissage d’une pratique psycho-corporelle, qu’il s’agisse d’apprendre une méthode de relaxation, de massage, d’hypno-analgésie. Les soignants doivent être vigilants quant à la qualité de ces formations et à la possibilité qu’elles offrent d’intégrer ces apprentissages dans leur exercice professionnel. Il ne s’agit pas de changer de profession, mais bien d’améliorer l’exercice habituel et d’utiliser ces pratiques dans le cadre de la fonction d’infirmier. Il existe encore peu de formations permettant aux soignants, de toute fonction, d’acquérir une réflexion de soin et des compétences intégrant plusieurs d’entre elles (voir encadré p. 35).

En conclusion, l’utilisation des PPC dans la pratique quotidienne des infirmiers permet d’offrir au patient une vision holistique de l’offre de soins. Cela passe par une modification, parfois profonde, des représentations de la santé, de la maladie et des traitements. Ces évolutions correspondent à la conception que se fait du soin une partie de la communauté soignante. Toutefois, elles impliquent une intégration beaucoup plus large de ces pratiques dans les formations initiales des professionnels de santé.

1- Celestin-Lhopiteau I., Thibault-Wanquet P., Guide des pratiques psycho-corporelles, Masson 2006.

2- Les pratiques à médiation corporelle. Ouvrage collectif, Institut Upsa de la douleur, 2013, téléchargeable sur le site de l’IUD : www.institut-upsa-douleur.org

3- Leloup J.-Y., Prendre soin de l’être, Philon et les thérapeutes d’Alexandrie, Albin Michel, coll. Spiritualités vivantes, 1999, réédité en 2010.

4- « L’expérience douloureuse et sa modulation cognitive : apports de l’imagerie cérébrale fonctionnelle ». La lettre de l’Institut Upsa de la douleur, juillet 2005, n° 22, http://petitlien.fr/744v (adresse raccourcie).

5- Guetin S., Kong A., Sion D., Guldner E, Gosp AM., Pommié C. et al., « Intérêt de la musicothérapie dans la prise en charge de la douleur chronique des patients suivis en centre d’évaluation et de traitement de la douleur ». Douleurs 2009 ; 10 :68.

6- Guetin S., Musicothérapie et douleur aiguë chez l’adulte et la personne âgée disponible sur : http://www.cnrd.fr/IMG/pdf/9_SG_191007.pdf

7- Moreaux T., Thibault P., « La place des méthodes psycho-corporelles dans la prise en charge et la prévention de la douleur provoquée par les soins chez l’enfant, l’adulte et la personne âgée ». Journée du CNRD 2007. Disponible sur www.cnrd.fr rubrique « journées du CNRD ».

8- Mannerkopi K., Arndorw M., Efficacy and feasibility of a combination of body awareness therapy and qigong in patients with fibromyalgia : a pilot study. J. Rehability Med2004 Nov;36 (6):279-81

9- Rapport d’orientation « Développement de la prescription de thérapeutiques non médicamenteuses validées », HAS, avril 2011, disponible sur le site de la HAS.

10- Berghmans C., Tarquinio C., Comprendre et pratiquer les nouvelles psychothérapies. InterEditions 2009.

MUSIQUE

Des précautions à prendre

La musique est un des modes de communication universel qui génère le plus d’émotions. Ses applications dans les prises en charge thérapeutiques sont extrêmement nombreuses. Si le soignant peut être tenté, à juste titre, d’utiliser la musique pour détendre un patient, favoriser sa distraction pendant un soin, quelques précautions sont toutefois nécessaires. En effet, l’envie peut être grande d’utiliser une musique dite de relaxation, ou un extrait musical qui provoque de la détente pour le soignant lui-même, ou qu’il aime particulièrement. Pour autant, ce choix ne correspond pas nécessairement aux goûts du patient, voire peut entraîner un rejet de sa part. Sans qu’il soit absolument nécessaire d’utiliser systématiquement les compétences d’un musicothérapeute pour associer la musique aux soins infirmiers, solliciter les goûts du patient (et s’en accommoder parfois) est absolument primordial. Les goûts musicaux sont éclectiques et évoluent en fonction de la personne, de son état du moment. Parfois, elle préfère le silence.

ALLER PLUS LOIN

Des formations permettant de se former à plusieurs PPC :

> Le diplôme universitaire de pratiques psycho-corporelles de la faculté de médecine Paris-11, créé en 2011 sous la responsabilité du Pr Benhamou. kabedol@gmail.com

> La formation proposée par l’Institut français des pratiques psycho-corporelles : www.ifppc.fr

QI GONG

Une influence sur l’ensemble de l’organisme

Pratiquer le Qi Gong, c’est « faire le lien entre le corps et l’esprit dans une quête d’harmonie et d’équilibre(10) ». « Qi » signifie « le souffle », « Gong » signifie « travail », « méthode », « pratique ». Le Qi Gong est donc une pratique physique qui s’appuie sur le souffle. Il en existe de nombreuses variantes. Il associe des mouvements lents et une grande concentration. C’est une pratique encore peu connue en Occident, souvent confondue avec le Tai Chi Chuan, qui est un art martial. Il s’agit en fait d’une médecine qui trouve ses origines dans les courants philosophiques tels que le zen et contribue, de manière préventive, au maintien de l’homéostasie de l’organisme. L’expérience entraîne un état de détente qui a une influence sur le fonctionnement de l’ensemble de l’organisme. Des études menées scientifiquement commencent à apporter la preuve de l’efficacité de cette activité en cas de douleurs chroniques, dans le cadre des soins de support en cancérologie. Les symptômes physiques désagréables s’atténuent, une influence positive s’exerce sur l’appétit, la fatigue et l’humeur. Certains travaux attestent même d’une influence sur l’amélioration des capacités immunitaires. On note peu d’effets indésirables. Si l’envie de pratiquer doit être présente, il existe des adaptations, en particulier pour proposer des séances de Qi Gong à des patients âgés, y compris à ceux présentant des troubles de la mémoire ou de la communication.