Douleurs de l’enfantement : des peintures hautes en douleurs | Espace Infirmier
 
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17/10/2022

Douleurs de l’enfantement : des peintures hautes en douleurs

Lors de son colloque Art et médecine, l’Académie de médecine s’est penchée sur la question suivante : comment la peinture figure-t-elle les douleurs de l’enfantement ? Passage en revue avec Emmanuelle Berthiaud, historienne, d’œuvres qui ont fait de ce moment paroxystique un sujet d’expression artistique. 

Pour étudier les représentations des douleurs de l’accouchement, encore faut-il qu’il y en ait de ce moment. Or « il en existe très peu », constate Emmanuelle Berthiaud, historienne. Encore moins « d’explicites », où « la douleur de la parturiente est exprimée », poursuit celle qui s’est intéressée à la peinture européenne entre le XVIIe et le XIXe. Pourquoi ? Parce que l’accouchement, dans les sociétés chrétiennes, a été envisagé « sous l’angle du péché et du tabou ». Mais aussi, en général, « vécu dans l’intimité. Les hommes sont peu présents ». Encore moins les artistes.

Une scène décrite avec soin

Si sa représentation est rare, ce « moment paroxystique », lors duquel « l’enfant se sépare du corps maternel », est néanmoins un sujet assez intéressant pour que certains artistes « y consacrent leur œuvre , note Emmanuelle Berthiaud. Qui prend quatre exemples : une estampe d’Abraham Bosse (1633), deux peintures d’anonymes - une du XVIIe, d’après Andries Both, une datant de 1800 -, et une peinture de Jean-Baptiste Carpeaux (1870).

Toutes décrivent avec soin les conditions de l’acte : ambiance (angoisse de l’issue fatale, de la douleur) ; lieu (bourgeoises à domicile, la populaire dans la rue) ; environnement non médicalisé - « Les seuls éléments invoqués contre la mort et la douleur sont religieux » - ; la position ; le matériel (bassine, linges…) ; l’assistance féminine, matérielle et morale ; la « matrone » ou « sage-femme ».

Une mater en devenir dolorosa

Dans ces images, la représentation de l’évocation de la douleur de la parturiente est « systématique », souligne Emmanuelle Berthiaud. Pour elle, cela s’explique par « l’injonction biblique “Tu enfanteras dans la douleur” », ancrée dans les esprits. Mais aussi par l’aspect « initiatique » de l’accouchement et ses douleurs, « moment-clé de l’existence féminine », qui « soude la communauté des femmes ».

Ce n’est pas le corps de la parturiente qui exprime les douleurs, analyse-t-elle, car il est « assez peu visible », les matrones s’affairant à l’époque « sous les jupons ». Mais les cris, « évoqués dans toutes les images, soit par la légende, soit par la figuration de la bouche ouverte ».

Quel rôle pour le père ?

Dans trois images, Emmanuelle Berthiaud signale des hommes, non accoucheurs, ayant un rôle de soutien. Deux pères sont présents sur la toile, et un derrière, Carpeaux peignant le premier accouchement de sa femme. Si les écrits privés des élites de l’époque montrent que les hommes étaient assez nombreux à « assister à tout ou partie » de l’acte, il n’en reste pas moins, soulève l’historienne, que « leur figuration quasi-systématique dans un univers très féminisé interroge ».

 Serait-ce pour autoriser la transgression de la représentation d’un événement d’ordinaire du ressort des femmes ? Pour signifier qu’ils sont « frappés par l’intensité du moment et l’intensité de l’expression de la douleur féminine » ? Traduire « l’inconfort » d’être témoins ? Pour Emmanuelle Berthiaud, cette position « révèle l’impuissance masculine face à la douleur, ici une épreuve féminine ». C’est peut-être, estime-t-elle, « une des raisons de la rareté de la figuration de l’accouchement ».

Pauline Machard