25/02/2021

Banlieues : de l’accès à la santé à l’inclusion

Ancien infirmier libéral, Abdelaali El Badaoui a fondé l’association Banlieues Santé. L’objectif : s’attaquer aux inégalités de santé. Rencontre avec un infirmier qui a choisi d’agir contre l’injustice plutôt que de la subir.

L’infirmière : Qu’est-ce qui t’a amené à créer Banlieues Santé ?

Abdelaali El Badaoui  : En 2018, après dix ans d’exercice en tant qu’infirmier, j’étais vraiment frustré de rencontrer cinquante patients par jour avec les mêmes problèmes non résolus, tous en lien avec leur situation sociale. C’est comme cela que j’ai créé l’association, avec pour but de s’attaquer aux inégalités sociales de santé.

Mûrissais-tu cette idée depuis longtemps ?

Oui. J’ai commencé comme ASH et, dès cette époque, j’ai saisi la nécessité d’avoir une compréhension du milieu social et culturel des patients, afin d’avoir un discours susceptible d’être compris. Quand je suis devenu infirmier, j’ai encore mieux perçu le lien entre la situation sociale des habitants et leur état de santé. Mais je n’arrivais pas à transformer cela en une initiative, parce que lorsqu’on est issu des territoires et des quartiers on n’a pas forcément les réseaux qui vous permettent d’ambitionner d’organiser des choses pour les plus fragiles.

Comment as-tu surmonté ces difficultés ?

Je suis un ancien sportif de haut niveau, j’ai été sélectionné en équipe de France d’athlétisme. Je faisais de la course de fond et de demi-fond, et cela m’a appris la valeur de la persévérance... C’est probablement ce qui m’a amené, malgré les difficultés, à lancer autour de moi des actions de santé, de vulgarisation. J’allais chercher les infirmiers et les médecins des structures afin de les amener à donner du temps aux habitants des quartiers. Et, au bout d’un moment, j’ai créé l’association de manière officielle.

Quelles actions mène l’association ?

L’idée, c’est de faire en sorte que les politiques de santé soient adaptées aux habitants les plus fragiles. Nous voulons les raccorder à des dispositifs qui leur permettent d’améliorer leur santé, mais aussi les mettre dans une situation d’inclusion. Concrètement, nous avons par exemple un programme qui aide les personnes âgées vivant dans les quartiers à accéder aux soins visuels, qui sont ceux auxquels ils renoncent le plus. Nous allons en bas des tours, nous touchons des populations qui n’ont pas forcément de droits ouverts. Nous les amenons en bus jusqu’à la Fondation Rothschild pour une consultation d’ophtalmologie. Si nécessaire, ils peuvent obtenir des lunettes, voire une orientation vers des soins chirurgicaux.
Nous avons aussi un bus de socio-esthétique, qui permet de donner des soins à des femmes qui, ensuite, auront davantage envie de chercher un travail, de recourir à des soins par exemple gynécologiques. Parce que la santé, ce n’est pas d’abord un médicament. En améliorant la vie des habitants, on améliore leur capacité à se dire qu’ils vont aller se former, faire du sport, travailler et, au bout du compte, on améliore leur santé.

Banlieues Santé a aussi créé une application à l’occasion de l’épidémie de coronavirus...

Oui, c’est une application qui permet de traduire en plusieurs langues et plusieurs dialectes les messages de santé publique. L’idée est toujours d’adapter ces messages aux populations éloignées, pour les emmener vers la possibilité d’aller voir un médecin, de faire des dépistages, etc. Il y a une différence de près de dix ans d’espérance de vie entre un ouvrier et un cadre supérieur en France. La question, c’est d’arriver à réduire cette différence en utilisant un levier d’inclusion, qui est la santé.

Tu as été aux premières loges pendant la crise du coronavirus. Quelles leçons en as-tu tirées ?

Je pense qu’il y a une certaine résilience des habitants des quartiers, beaucoup d’associations ont été extrêmement actives pendant la période, il y a eu une réelle solidarité des professionnels de santé, des habitants, des collectifs... Je constate donc qu’il y a encore de l’humanité dans notre monde, que les gens qui étaient en première ligne ont été les plus utiles : les professionnels de santé, les éboueurs, les femmes de ménage... La question est de savoir comment on transforme toute cette humanité pour améliorer les inégalités sociales de santé.

Penses-tu que ta vision très globale de la santé soit liée à ta formation d’infirmier? Aurait-elle été différente si tu avais été médecin ?

Oui. Je ne veux pas être critique vis-à-vis du médecin, mais, quand le patient vient le voir, il est déjà malade. Je pense qu’il faut redonner toute sa place à la prévention, pour éviter que le patient soit dans une démarche curative. Et l’infirmier a toute sa place dans les actions de santé publique, il a une vision globale du patient, et peut jouer le rôle de pivot, de passeur.

Tu as dit que tu ne faisais pas de politique, mais imaginons que tu te retrouves quelques minutes ministre de la Santé. Quelle mesure prendrais-tu ?

Déjà, je ne serai jamais ministre de la Santé ! Mais si je devais mettre une mesure en place, et une seule, ce serait une loi pour que tous les administratifs viennent sur le terrain voir ce qu’il se passe, qu’ils comprennent et apprennent des gens qui vivent ces inégalités, pour arriver à mieux diffuser et essaimer les initiatives qui peuvent avoir un impact sur la vie des habitants. L’enjeu, c’est de limiter le risque d’une nouvelle catastrophe sanitaire et sociale.

Propos recueillis par Adrien Renaud

Retrouvez l’interview dans son intégralité dans L’Infirmière n° 1 daté d’octobre 2020 ou en ligne.

Les dernières réactions

  • 28/02/2021 à 08:43
    DROL21
    alerter
    Être en bonne santé c'est limiter le recours au médecin. La prévention deviendra incontournable pour faire face à la dépendance liée notamment au vieillissement .
    Alors plus d'infirmières et pourquoi pas un ministre IDE semble une évidence . Sauf erreur ce n'est pas le ministère de la médecine mais bien celui de la santé. les errances médicales dans la pandémie covid ont largement montrée les limites du tout medical.

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